Pas de projet fou sans partenaires : les 4 traversées de Philippe Croizon et Arnaud Chassery

En 2010 Philippe Croizon a traversé la Manche à la nage dans le sens Angleterre-France. Les français ayant réussi cet exploit se comptent à peine plus que sur les doigts d’une main. En parlant de mains, Philippe Croizon n’en a plus. Ni de jambes d’ailleurs. Il a été amputé de ses quatre membres suite à un grave accident survenu en 1994, au cours duquel il a reçu une décharge électrique de 20.000 volts. En 2011, il s’est lancé un défi un peu fou : relier les cinq continents à la nage. Un projet mettant en œuvre des aspects la fois sportifs, administratifs et financiers et qui a nécessité plus d’un an de préparation pour réaliser 4 traversées en l’espace de 4 mois : de la Papouasie Nouvelle-Guinée à l’Indonésie, de la Jordanie à l’Egypte. De l’Espagne au Maroc. Et enfin, du détroit de Béring entre la Russie et les Etats-Unis.

Sportivement, rien de tout ceci n’aurait été possible pour Croizon sans une préparation physique de premier plan. Il a donc décidé de s’assurer le concours d’un valide ayant lui-même réussi la traversée de la Manche en 2008 : Arnaud Chassery. Ensemble, ils se sont entraînés à l'école de plongée de la Marine Nationale de Saint Mandrier dans le Var. Courants ou vents violents (force 8 à Gibraltar), températures glaciales (4°C à Bering) ou très chaudes (26° en Mer Rouge) furent autant de contraintes. D’autre part, le médecin Arnaud de Courreges a expliqué que Croizon avait des problèmes neurologiques, qu’il passait plus facilement en hypothermie qu’un valide et enfin qu’il avait aussi des soucis vasculaires. Or, il a réussi à nager en tout plus de 54 kilomètres, après être resté tout au long de l’aventure plus de 24 heures dans l’eau.

Administrativement et diplomatiquement, les deux nageurs ont été au centre de nombreuses tracasseries : arrivée des visas en Papouasie 24 heures avant de retourner en France, traversée devant des mitraillettes dans le Golfe d’Aqaba… Le Ministère des Affaires étrangères a bien aidé les deux nageurs.

Enfin, le volet financier de l’histoire, car tout a un prix. Déjà, dans son domicile en Poitou-Charentes, l’autonomie de Philippe Croizon équivaut à des investissements de 5 000 euros pour des WC adaptés, 15 000 euros pour une baignoire spéciale pour personne à mobilité réduite et plus 50 000 euros pour une voiture avec un manche à la place du volant… Pour financer son projet de traversées, Croizon est intervenu dans de nombreux colloques organisés par certains sponsors (le fabricant de piscines Hayward, la société informatique Logica) ou par des entreprises (PSA, le football club de Sion) pour parler de motivation, du dépassement de soi et du handicap. La communication via son site internet et la page Facebook associée ont joué un rôle essentiel : après avoir écrit sur son site que le projet ne disposait pas des ressources suffisantes alors que l’équipe était déjà en Egypte pour la seconde traversée, le groupe Intermarché a apporté 50 000 €. Le budget initial envisagé en octobre 2011 était de 700 000 euros, pour n’atteindre au final que 400 000€. « 1 an pour monter ça, c’est déjà une prouesse en soi » a expliqué Arnaud Chassery lors de la conférence de presse destinée aux divers partenaires en mai 2012. Ce budget, même réduit, a permis de faire fonctionner une équipe de 11 personnes (dont un médecin, un responsable d’expédition par destination, et la propre compagne de Croizon, Susana Catarino, qui fit office d’aide de camp, d’infirmière, de porteuse, d’habilleuse, de masseuse, de psychologue et de supportrice). Une tonne de matériel fut acheminée sur les lieux prévus pour les traversées.

Les partenaires associés à cet exploit sont très diversifiés et complémentaires. On trouve des institutionnels (Conseil Général de la Vienne, Pays Châtelleraudais, Radio France, Ministère des Sports, Ministère des affaires étrangères, Ministère des solidarités et de la cohésion sociale), des financiers (la société d’Asset Management OFI, Morningstar qui s’occupe de placements financiers), le monde du handicap (Macif Egalis, Handicap International, bloghandicap), les sports (le fabricant de sportswear Columbia, les nutritions Overstims, le fabricant de piscines Hayward, le fabricant d'équipements en plongée sous-marine Aqua Sphère), la grande distribution (Mousquetaires), les transports (Geodis au travers de sa fondation pour l’entrepreneuriat) et l’informatique (Logica).

En plus de l’exploit sportif et humain, on retient aussi la formidable capacité à fédérer, mobiliser et convaincre (sponsors, autorités, public, famille…) de Philippe Croizon. Un « Team leader » parfait. Et les retombées sont là : le film « Nager au-delà des frontières » produit par Gedeon Programmes (Robert Iseni & Charlene Gravel) avec la participation de France Télévisions/Thalassa a gagné de nombreux prix (festival du film d’aventure de La Rochelle, Toison d'or du film d'aventure) et a été projeté à l’UNESCO en novembre 2012. Croizon a lui-même pris un agent pour répondre aux sollicitations et a créé une société de consulting. Il a depuis commenté les JO paralympiques de Londres. Mais surtout, les deux hommes ont réussi à faire passer le message selon lequel le handicap était secondaire quand on a la volonté d’aller au bout de son projet. Une leçon de vie en plus d’un défi sportif, technique, financier…

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En complément : La conférence de presse avant le périple, l’interview de Philippe Croizon suite au périple sur France Info et la bande-annonce du film « Nager au-delà des frontières ».

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Crédit photo : Philippe Croizon, site web

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