Interview : Jean-Paul Lamoureux, Acousticien

Alors qu’a été inauguré récemment le Stade « Allianz Riviera » de Nice, nous avons rencontré Jean-Paul Lamoureux, patron du bureau d’études Lamoureux Acoustics, qui nous livre quelques clés sur son métier. Outre les contraintes techniques – liées aux matériaux, à l’environnement de l’ouvrage, à son utilisation, etc. – l’acousticien doit également maîtriser les spécificités et les contraintes de l’ensemble des métiers intervenant dans un projet de construction. Quelques éclairages sur une profession au centre des projets de construction.

 

- Jean-Paul Lamoureux, en quoi consiste votre métier d’acousticien ?

Dans le cadre d’un projet de construction de bâtiments ou d’ouvrages, l’acousticien s’attache d’une part aux problématiques de protection contre le bruit émanant de l’extérieur, comme par exemple la circulation ou les lignes de métro, et d’autre part, a contrario, contre les nuisances que pourrait générer le bâtiment dans le voisinage (par exemple des équipements de conditionnement d’air).
En général, trois familles de critères sont prises en compte dans un projet d’acoustique : l’isolation acoustique, c’est-à-dire l’atténuation des bruits extérieurs et intérieurs comme nous venons de le voir. Deuxièmement, le contrôle du bruit des équipements (ventilation, climatisation, équipements électriques, …). Par exemple dans une salle de spectacle, ceci signifie s’assurer qu’une climatisation ne couvre pas un pianiste quand il joue pianissimo. Et troisièmement, les critères concernant le contrôle de la réverbération, c’est-à-dire comment se comporte le volume : est-ce qu’on entend bien les acteurs sur scène ? quelle est la musicalité d’un local ? etc. En fonction des villes, une quatrième famille de critères est prise en compte : les vibrations. Par exemple, le contact roue-rail d’un métro génère des vibrations qui se propagent alentours. Si celles-ci ne sont pas perceptibles par voie tactile, elles peuvent générer une gêne par audibilité. Ces contrôles sont particulièrement importants dans certaines professions : lorsque l’Institut Pasteur a été rénové, nous avons été sollicités pour traiter spécifiquement les vibrations du métro parisien, peu compatibles avec l’utilisation de microscopes électroniques ultra-précis et donc très sensibles aux vibrations.

 

Comment quantifiez-vous ces phénomènes acoustiques ? 

C’est très variable et souvent difficile ! En général, nous réalisons des mesures du bruit de la rue à différentes heures de la journée, puis calculons des moyennes normalisée sur des durées d’observation tout aussi normalisées. Mais dans certains cas, les moyennes sont peu significatives : si vous prenez le cas d’un studio d’enregistrement situé à côté d’un hôpital, la moyenne des mesures de bruit permettra de dresser une image générale des nuisances sonores du quartier, mais il faudra également prendre en compte les départs d’ambulance qui peuvent intervenir à n’importe quelle heure du jour et de la nuit.

Ensuite, tout dépend de l’utilisation du local. Les besoins d’isolation acoustique sont bien sûr différents entre un logement et un studio d’enregistrement. Tout l’art de l’acousticien consiste à bien s’imprégner des spécificités de tous les métiers intervenant sur un chantier. Pour calculer le dimensionnement d’une solution d’isolation acoustique, il convient de disposer d’une vision transversale de l’acte de construire. Au centre du projet, l’architecte est bien sûr le chef d’orchestre, mais outre des connaissances pointues en physique et en mathématiques, l’acousticien a besoin de tenir compte de beaucoup d’autres informations, comme l’histoire du bâtiment et ses spécificités, les matériaux utilisés pour sa construction et sa rénovation, les contraintes liées à son utilisation, etc. Un exemple : la couleur verte est bannie de tous les théâtres, celle-ci étant sensée porter malheur. Ce sont souvent de petits détails, mais l’acousticien ne peut s’affranchir de les connaître.

Donc, pour des projets où les conditions liées à l’écoute sont fondamentales, l’acousticien est au centre du projet et doit connaître les contraintes des autres métiers, avant de donner ses préconisations. Il intervient en conséquence en amont du projet (généralement pour aider à définir les premiers plans), pendant les études (intégration au processus) et la construction du  projet (contrôles des travaux), et à la fin du projet via des mesures de contrôles et d’éventuels ajustements.

 

Vous faites l’actualité aujourd’hui puisque vous êtes intervenu dans le projet de construction du nouveau stade de football de la ville de Nice ? En quoi a consisté votre contribution ?

Pour l’Allianz Riviera de Nice, nous avions deux problématiques majeures : d’une part, les problématiques de nuisance sonore vis-à-vis de l’environnement, c’est-à-dire la limitation des bruits sortant du stade. Ceci a été traité notamment par la variation de la longueur de la couverture et également par le choix de matériaux spécifiques, limitant les bruits. D’autre part, l’ambiance sonore du stade, c’est-à-dire les problématiques de réverbération. Certaines normes exigent par exemple que les messages par haut-parleur soient intelligibles dans tout le stade (notamment pour des raisons de sécurité, ces normes ayant été établies après le drame du Heysel). Nous avons dû nous débrouiller pour limiter le bruit à l’extérieur du stade (qui est situé en pleine zone urbaine), tout en préservant l’ambiance à l’intérieur. En l’occurrence, nous avons choisi de construire la couverture à l’aide d’une membrane composite, qui non seulement protège les spectateurs de la pluie, mais participent en outre au contrôle de la réverbération. Le Stade de Nice contient 35 000 personnes, hébergera le Musée du Sport de Nice et accueillera des événements culturels (spectacles et concerts), ainsi que quelques matches de l’Euro 2016. Cet aspect multifonctionnel a bien sûr été pris en compte dans nos travaux.

A Nice, notre intervention a été échelonnée sur environ 3 à 4 ans, avec une présence très intense au début du projet, puis des missions tout au long du projet jusqu’à la livraison. En réalité, le travail que nous réalisons peut être comparé à celui d’un artisan ‘’de luxe’’ : c’est un travail soigné, souvent quasiment manuel, mais faisant appel également à des moyens ultra-modernes (comme par exemple la modélisation 3D et l’auralisation).

 

- En quoi consiste la modélisation 3D ?

Avec les nouvelles technologies, nous disposons désormais de logiciels capables de modéliser en 3 dimensions tout volume, pour étudier son acoustique en fonction de ses contraintes (taille, situation, utilisation, etc.). Nous étudions d’une part la répartition du son dans le volume en fonction des matériaux placés à ses frontières (c’est-à-dire les murs, les portes, etc.) et d’autre part simulons des modèles de propagation du son. Auparavant, ces calculs étaient réalisés à la main. Aujourd’hui, si ces logiciels se révèlent très utiles et nous permettent de gagner du temps, l’expertise humaine reste tout à fait essentielle au niveau des paramétrages de l’outil et de l’analyse des résultats. La moindre petite erreur peut coûter très cher au final. L’acousticien doit rester l’homme de l’art, ce n’est pas l’ordinateur.

 

- Comment devient-on acousticien et quel est votre parcours personnel ?

J’ai obtenu dans un premier temps une Maîtrise de Sciences et Techniques « Eclairage, Thermique et Acoustique », puis un DEA à l’Université de Poitiers (le tout après un bac scientifique). En 1984, pour ma première expérience professionnelle, j’ai intégré un bureau d’études acoustiques qui travaillait essentiellement sur de grands projets. Mon premier grand projet a été réalisé au « Corum » de Montpellier, premier bâtiment français construit sur des « boites à ressorts », systèmes traditionnellement utilisé dans les centrales atomiques et permettant d’atténuer les vibrations.

 En 1989-90, j’ai créé mon propre cabinet. Il participe essentiellement à de grands projets liés à l’architecture mais aussi à l’environnement acoustique : j’ai récemment participé à la création d’un écran acoustique routier présentant quelques propriétés particulières, puisqu’il était habillé sur un côté de cellules photovoltaïques et de tubes de bambous avec l’agence PONKA.

 

- Quelles sont les principales réalisations que vous avez menées à bien depuis ?

Elles sont nombreuses : nous participons à la rénovation de la Maison de la Radio, projet très emblématique puisqu’extrêmement exigeant. Dans le domaine musical, nous sommes également intervenus dans la réhabilitation de la Salle Gaveau, dans la création de l’Opéra de Shanghai, et dans la rénovation de Mogador. Nous avons également participé à la construction de nombreux conservatoires de musique (Pau, Clamart, Colombes, Aubervilliers, Puteaux, etc.) et de théâtres (Albi, Brive, Antibes et la Salle Richelieu de la Comédie Française). Nous avons travaillé en outre sur la Bibliothèque de France à Paris, les Palais de Justice de Paris et Nantes, la Cour européenne de Justice à Luxembourg et l’aéroport Bâle-Mulhouse. Enfin, nous participons à la construction de la Cité de la Musique de Boulogne Billancourt, dans le cadre d’un énorme projet en partenariat public-privé.

 

Pour finir, une petite anecdote glanée au cours de votre carrière ?

Nous avons été appelés un jour par le patron d’une grande entreprise qui était à la recherche d’une confidentialité absolue. Entre autres travaux d’isolation acoustique, nous avons placé une double porte entre son bureau et celui de son assistante. Nous avons tellement bien isolé le bureau que le PDG de cette entreprise a dû faire installer un interphone : il n’entendait plus son assistante frapper à sa porte !!!

 

 

En complément :

quelques informations sur l’Allianz Riviera de Nice,

le site web de Lamoureux Acoustics

une interview de J.-P. Lamoureux sur DailyMotion 

et la fiche de l’Onisep sur le métier d’acousticien.

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