Interview : Isabelle Napolitano, Consultante en Créativité Collective et Management Transverse

Après un parcours et un début de carrière résolument scientifiques, Isabelle avait l’impression de ne marcher que sur une jambe. Son goût pour l’art et les créateurs innovateurs l’a guidée vers une évolution de carrière qu’elle ne regrette pas aujourd’hui. Les émotions et l’intuition n’ont-elles pas un rôle tout aussi important à jouer dans le monde de l’entreprise que l’analyse et le raisonnement ? Non seulement, elle en est intimement persuadée, mais elle le met en pratique dans des ateliers de créativité collective utilisant l'art pour améliorer la dynamique d'innovation, booster l’intelligence collective, susciter des échanges collaboratifs et découvrir de nouveaux modes d'apprentissage. Interview au pinceau et au couteau.

 

Isabelle Napolitano, pouvez-vous nous détailler votre parcours professionnel ?


Après un diplôme d’ingénieur en génie des procédés, j’ai intégré le département R&D d’un acteur du secteur de la chimie où je suis restée 5 ans. J’ai ensuite passé un MBA à l’EM Lyon, afin de m’orienter vers des fonctions plus proches du business et de découvrir d’autres aspects de la vie de l’entreprise. Ceci m’a permis de décrocher mon premier poste de Consultant en management de l’innovation dans un cabinet de conseil parisien, spécialisé dans le high-tech et les biotechs, où j’accompagnais mes clients dans leurs projets de développement européens. 5 ans plus tard, j’ai rejoint KPMG où je m’occupais du développement des PME. Enfin, j’ai intégré Arcelor (Division Acier pour emballage) où j’occupais la fonction de Responsable de la stratégie.

C’est à cette époque que j’ai décidé de faire un break pour suivre une nouvelle formation, mais cette fois-ci en histoire de l’art, dans l’optique de concilier ma passion et ma vie professionnelle. J’ai ensuite ouvert une galerie d’art que j’ai conservé 3 ans, la crise économique ayant malheureusement bouleversé ce marché, notamment le segment du milieu de gamme sur lequel je m’étais positionnée. Trouvant qu’il était dommage de ne pas capitaliser sur la vingtaine d’années d’expérience accumulée jusqu’alors, j’ai créé une structure de conseil et de formation – Innovia – pour faire le lien entre mes deux domaines de compétences : l’innovation et l’art. Je travaille parallèlement depuis 2012 avec ACDE Conseil, société de conseil et de formation spécialisée en Management Equitable (conciliant bien-être social et développement des performances) pour laquelle  j’anime des séminaires de formation en Management Transverse (non hiérarchique). Ce mode de management se développe de plus en plus. Il concerne la gestion de projets, le management de fonction support, l’animation de communautés de pratiques, et nécessite de stimuler la production collective des équipes et leur créativité.

 

Les artistes devraient être, selon vous, une source d’inspiration essentielle pour les entreprises…


Oui, les plus grands artistes sont de véritables innovateurs : citons par exemple Léonard de Vinci ou Picasso. Il est tout à fait possible, d’ailleurs, de faire une lecture de l’histoire de l’art sous l’angle de l’innovation. Les artistes apportant de vraies ruptures ont pour traits communs d’avoir développé leur  curiosité, leur  faculté d’observation, leur sensibilité et sensorialité (capacité à utiliser tous leurs sens – l’écoute, le toucher, etc.) et de savoir faire des analogies. Faire des analogies entre des sujets a priori disjoints reste la première source d’innovation et de créativité. C’est par analogie avec le vol des oiseaux que Léonard a imaginé ses machines volantes (ou censées voler !). C’est par analogie avec la représentation stylisée des arts africains et océaniens que Picasso (et Braque) ont imaginé le cubisme. Il est très intéressant d’appliquer leurs méthodes au monde de l’entreprise, où le cerveau droit – émotions, connaissances non verbales, intuition – est souvent peu mobilisé, au contraire du cerveau gauche – langage, analyse, raisonnements, etc. Je suis convaincue qu’il est essentiel de remobiliser la sensibilité dans le monde de l’entreprise. Après tout nous sommes tous des êtres pensants ET sensibles ! Et notre intelligence émotionnelle nous permet d’être en alerte sur les changements et dans notre relation aux autres. En développant et en mobilisant cette intelligence émotionnelle  (« social intelligence » en anglais), nous pouvons améliorer notre relation aux autres, ce qui est particulièrement important dans les entreprises modernes qui cherchent à tout prix à développer leur intelligence collective pour dégager un avantage concurrentiel crucial. « Nous apprenons toujours seuls, mais jamais sans les autres » dit Philippe Carré (spécialiste de l’Apprenance). C’est une jolie phrase qui résume combien il est nécessaire de cultiver notre relation aux autres, dans toute sa richesse. 

 

Quelle est votre méthode ?


Nous organisons des ateliers où l’on travaille avec des outils généralement peu utilisés dans les entreprises traditionnelles. Par exemple, des œuvres d’art ou directement des techniques artistiques (dessin, peinture, collage, etc.). Nous travaillons sur des œuvres qui nous inspirent et tentons de décrypter ce qu’elles évoquent pour chacun de nous. Ou nous abordons un thème en n’utilisant que le dessin ou la peinture : un dessin étant parfois beaucoup plus « parlant » que des mots (sans être un langage !). Enfin, nous tentons de comprendre comment certains artistes ont innové, quelles pratiques ils ont utilisé pour aboutir à une rupture – observation, analogies, mélange des genres ou des techniques, etc. L’objectif est de travailler sur des communautés de pratiques en mobilisant à la fois sa raison et ses émotions. Le constat est clair : on travaille bien ensemble si l’on est bien ensemble. On le voit avec les start-up, où les relations interpersonnelles sont plus conviviales et naturelles. Ceci permet de laisser libre court à la créativité de tous, ce qui est rarement le cas dans les très grandes entreprises.

 

Quelle(s) relation(s) faites-vous entre l’art et la gestion de projets ?


Vaste question qui peut faire peur !….Afin de démystifier, l’un des outils que nous utilisons souvent est  la carte mentale. Cette représentation graphique et arborescente d’un sujet est typiquement un exercice mêlant cerveau gauche et droit. Ce formidable outil permet d’expliquer facilement un concept ou un projet compliqué. Nos ateliers mélangent habituellement les techniques artistiques avec des approches plus traditionnelles. L’objectif n’est pas de devenir des artistes mais de repartir avec des outils et des réponses à des questions précises comme par exemple de structurer des plans d’action.

Toute séance de créativité peut se révéler très utile pour un chef de projets. Ce sont des moments d’ouverture où le but est à la fois d’ouvrir puis de « resserrer l’entonnoir » pour produire et organiser. Nous travaillons bien sûr avec des post-it et de nombreuses techniques permettant de susciter la créativité d’une équipe. A un moment clé d’un projet où l’on se pose de nombreuses questions – par exemple le démarrage ou la fin, ou lorsqu’un jalon important est atteint – un atelier de ce type permet de dynamiser ou redynamiser les équipes, en renforçant la cohésion, la compréhension et l’écoute.

 

Quelles sont vos sources d’inspiration ?


Tout ce qui a trait à l’innovation et à l’art m’intéresse ! Mais, l’un des principaux facteurs déclenchant a été Robert Dilts, le spécialiste de la programmation Neuro-Linguistique (PNL), qui a beaucoup travaillé sur les artistes innovateurs. L’un de ses ouvrages m’a permis de prendre conscience de ce que je voulais faire, tout en me donnant des clés de lecture pour découvrir d’autres artistes et analyser leur processus d’innovation. Comment ont-ils procédé pour apporter quelque chose de totalement nouveau ou inédit ? Comment, par exemple, est-on passé d’une représentation basée sur une perspective géométrique à l’absence totale de perspective ? Comment repérer dans des œuvres de jeunesse les germes d’une rupture majeure qui viendra révolutionner plus tard une discipline ? Les artistes contemporains livrent souvent des signaux faibles sur l’évolution de la culture d’un pays ou d’une culture. Les analyser permet de se projeter dans l’avenir et de trouver des tendances avant les autres. Dans le monde de l’entreprise, l’innovation (qu’elle soit produits-services ou organisationnelle) est essentielle pour conquérir de nouveaux marchés ou renforcer une position historique.  

Pour développer une dynamique d’innovation dans la durée, rien de tel que d’utiliser des techniques qui réconcilient la raison et les émotions, le cerveau gauche et le cerveau droit, comme celles qui proposent un détour par l’art.

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