Interview Céline Renaud, JMC Lutherie : « Notre gestion de projets est avant tout basée sur la patience et la passion »

Après avoir « roulé sa bosse » dans la haute horlogerie jurassienne, Céline Renaud s’est lancée dans une nouvelle aventure avec le luthier Jeanmichel Capt : allier savoir-faire séculaire et innovation, matériaux nobles et nouvelles technologies, gestion de projets et passion, pour développer une gamme de produits de sonorisation révolutionnaire. Maîtrisant parfaitement les techniques de gestion de projets, depuis la planification jusqu’au storytelling, Céline Renaud décrypte pour MyProjectCafe les recettes de cette réussite. 


Bonjour Céline Renaud, pouvez-vous nous détailler votre parcours professionnel ?

 

Mon background est plutôt éclectique. J’ai étudié à l’Ecole Hôtelière de Lausanne, la plus réputée des écoles de management de la branche hôtelière suisse. Puis pendant une dizaine d’années, j’ai navigué dans le monde de la haute horlogerie où j’ai accumulé une expérience multidisciplinaire. J’ai démarré dans le marketing et l’événementiel avec la marque Jaeger-LeCoultre, puis ai touché à la gestion d’entreprise dans le secteur industriel et finalement, suis devenue responsable du contrôle financier international chez Breguet, le fleuron du Groupe Swatch. En 2004, j’ai rencontré l’artiste et luthier Jeanmichel Capt, avec qui j’ai fondé JMC Lutherie l’année suivante.

De ce choix audacieux résulte un magnifique projet de vie combinant mes passions pour la nature et la musique. Lorsque Jeanmichel Capt m’a fait visiter son atelier, j’avais l’impression d’être devant un de ces grands inventeurs horlogers, tels Antoine LeCoultre ou Abraham-Louis Breguet. Et quand il m’a demandé de l’aider, je lui ai tout de suite répondu oui, en me fiant à mon intuition. Aujourd’hui, JMC Lutherie s’appuie sur 8 personnes et 30 showrooms dans le monde. Nos clients sont issus de 35 pays. 

 

Quel est le métier de JMC Lutherie ?

 

L’entreprise est organisée en 3 divisions : d’une part la division « Audio » avec la fabrication du « Soundboard », haut-parleur en bois d’harmonie et de l’« Acoustic Docking Station », support également en bois d’harmonie permettant d’amplifier le son des téléphones portables, d’autre part, la division « résonance » qui fabrique des supports pour montres à sonnerie, et enfin, la fabrication de guitares. Tous nos produits sont fabriqués avec de l’épicéa de résonance de la Forêt du Risoud (dans le massif du Jura, à cheval sur les territoires suisse et français). Utilisé dans la lutherie depuis le XVIIIème siècle, celui-ci offre des qualités exceptionnelles de résonance. 

 

Quelle est l’importance de la gestion de projets dans votre métier ? 

 

Vaste question ! La planification est un élément essentiel de notre travail : en premier lieu nous sélectionnons des arbres sur la base de critères très stricts auxquels répond seulement un épicéa sur 10 000. L’arbre doit être bien droit et âgé d’au moins 350 ans, la cueillette doit être effectuée à un moment très précis (selon la saison et la lune). Cueilli avec beaucoup de soin, le bois est ensuite débité précautionneusement et on laisse sécher. En moyenne, la durée de séchage correspond à 1 mm par an. Pour une contrebasse il n’est donc pas rare que le séchage dure une cinquantaine d’années… mais, chez JMC Lutherie, selon l’utilisation du bois, le séchage correspond à une moyenne de 5 à 6 ans.

Nous sélectionnons les meilleures parties pour fabriquer des tables d’harmonie, c’est à dire des planchettes d’environ 2,5 mm d’épaisseur dont la vibration va amplifier le son de l’instrument, avec un système de poutraison ajouté derrière pour stabiliser le son. Nous travaillons avec des matériaux exceptionnels, sur la base d’un savoir-faire ancestral que nous appliquons à des produits modernes. Par exemple, la fabrication du haut-parleur Soundboard s’apparente beaucoup à la fabrication d’un instrument de musique. Au final, le produit restitue le son de manière très précise : on a l’impression d’être dans une salle de concert, la musique est vivante ! Le produit est idéal pour sonoriser une maison : authentique, sobre et personnalisable, il augmente considérablement notre plaisir d’écoute. Si la qualité se mesure traditionnellement par la fréquence et le volume du son, le luthier va beaucoup plus loin : il travaille à la qualité émotionnelle de l’objet. 


Comment passez-vous de l’idée au projet et du projet au produit ?

 

Souvent, les inventions sont dues pour bonne partie au hasard, ou plus précisément, dans notre cas, à l’expérimentation. En travaillant sur l’amplification des montres à sonnerie, nous avons eu l’idée de « brancher » notre coffret de résonance à une guitare. Le résultat a été spectaculaire : nous avions inventé « la guitare à queue », particulièrement performante pour amplifier le son de la guitare dans un orchestre. Nous avons poursuivi notre expérimentation en branchant un lecteur CD, et là aussi le résultat a été exceptionnel.

Donc nous disposions de produits, mais devions décrypter les raisons de ces si hautes performances pour maîtriser leur construction. Nous avons donc inversé le processus d’innovation : nous sommes partis du produit pour développer un projet ! Nous avons donc démonté les produits, cherché à les améliorer, créé de nouveaux tests, avec un objectif principal : le plaisir d’écoute. Entre l’invention et l’aboutissement du développement de notre haut-parleur, environ 7 ans ont été nécessaires, sans compter les 35 années d’expérience de notre Maître-Luthier-Guitarier !

En résumé, chez JMC Lutherie la gestion de projets est synonyme de patience (nous nous donnons le temps), de planification au long cours, d’expérimentations et d’améliorations, et enfin et surtout : de passion. JMC Lutherie, c’est plus qu’un projet entrepreneurial : nous partageons une philosophie de vie, une joie de vivre et de fabriquer des produits de qualité, ainsi qu’une foi inébranlable dans nos produits, le tout allié à un amour profond de notre région.

Enfin, la communication est extrêmement importante d’une part pour comprendre les potentialités de nos inventions (en partageant des expériences avec des spécialistes, des musiciens, etc.) et d’autre part pour mettre en avant notre signature, nos valeurs, notre éthique. Au final, notre gestion de projets est le reflet de cette rencontre de deux univers artistique et entrepreneurial, avec la fameuse équation 1+1=3. 

 

Vous intervenez sur un marché haut de gamme, tout en développant une approche de développement durable, comment y parvenir sans devenir schizophrène ?

 

Les deux aspects ne sont pas antinomiques. JMC Lutherie n’est effectivement pas ancrée dans la société de consommation, dans le jetable ou le dernier gadget à la mode. Notre objectif n’est pas de créer un besoin, mais d’offrir des choix de vie durables. Nous avons ainsi renoncé aux bois exotiques qui sont issus d'une déforestation systématique, pour privilégier des essences locales présentant des qualités structurelles et techniques comparables. Nos bois locaux peuvent en outre rivaliser sans complexe d'un point de vue esthétique avec les plus précieux des bois exotiques. Nul besoin de chercher ailleurs ce que nous avons sous la main.

Si les tarifs de nos Soundboards peuvent paraître à première vue élevés, le but n’est pas d’en vendre en supermarché : c’est un achat de cœur, qui dure, que vous pourrez transmettre à vos enfants. Les « Acoustic Docking Station » sont beaucoup plus accessibles, tout en offrant la beauté sonore du bois d’harmonie, sans aucune pièce électronique.

Le luxe est un concept galvaudé, à l’origine le mot signifie « rare ». Notre art réclame beaucoup de temps, beaucoup de travail : il nous faut 6 mois pour construire un Soundboard, sans compter le temps de croissance et de séchage de l’arbre ! Nous éprouvons tous un malaise lorsque nous faisons nos courses dans un supermarché, le mot « course » ne peut être mieux adapté. Chez JMC Lutherie, nous ne sommes pas dans cette course ! Nous nous situons, une fois encore dans le plaisir d’écoute. C’est un peu la même mécanique qui pousse aujourd’hui de nombreux amateurs de musique à retourner au vinyle : pour le grain, la sonorité analogique beaucoup plus « chaude » que le numérique. 

 

En termes de gestion de projets, qu’avez-vous retenu de vos expériences professionnelles précédentes ?

 

Il y a ce que j’ai conservé et ce que j’ai délaissé ! J’ai retenu cette nécessité de structurer le projet, de poser des jalons et surtout de « désémotionaliser » les enjeux en gardant fermement le cap sur l’objectif. Nous nous efforçons de mettre en pratique des principes de flexibilité créative. Si l’on peut gérer des étapes, on ne peut maîtriser totalement le temps, rien ne sert donc de lutter !

Et justement, nous ne sommes pas obsédés par la précision dans le temps. La gestion de nos projets réclame de la souplesse dans la planification. Nous nous efforçons de plus à rester humbles par rapport à la demande, étant convaincus que grâce à notre savoir-faire, nous allons progresser dans le temps. Au-delà de la définition des étapes nécessaires pour parvenir à notre objectif, nous laissons une grande place à l’instinct : nous mêlons structures (les méthodes) et chemins de traverse (l’intuition).

Et nous suivons la règle que j’évoquais plus haut : tester, tester, tester ! Par exemple, en termes de développement international nous avons cherché au début à reproduire les mêmes recettes qui ont fait leurs preuves en Suisse et en France. Mais ce fut un échec et nous avons appris à moduler cette approche en fonction des personnes rencontrées, depuis les résultats sont bien meilleurs !

 

Le site web de JMC Lutherie

 

En complément :

une interview de Jeanmichel Capt de Céline Renaud sur la Radio Suisse Romande
et un documentaire de France Culture sur le bois de résonance.

 

A lire sur MyProjectCafe :

« Interview : Jean-Paul Lamoureux, Acousticien »
et « Interview : Isabelle Napolitano, Consultante en Créativité Collective et Management Transverse »

Votre notation : Aucun Moyenne : 3.9 (7 votes)